Paros, un an après le rendez-vous raté de mes trente ans – vu d’ici, on sait désormais que ce n’est pas la première fois qu’un cas de force majeure sanitaire bousculerait nos plans.
Paros, parce que le tableau des paysages n’est pas complet sans celui-là, sans ces routes escarpées et ces plages secrètes que je voulais te montrer du doigt. Pour la cohue portuaire avant le départ, pour les quais en béton qui s’éloignent et la mer qui gagne du terrain. Pour voir, entassés derrière elle et prêts à se ruer dehors, la gueule géante du navire s’ouvrir sur le moulin à vent fièrement dressé sur le petit port de Parikia. Paros pour ma mère, et sa maison sur la colline qui a scellé le cours de nos étés, et plus tard de ses hivers. Pour les gestes quotidiens et la familiarité des lieux qu’il me tardait de partager, pour la sieste après la plage et la taverne à la tombée de la nuit, pour promener les chiens au coucher du soleil, et crapahuter sur les routes sans feux rouges dans cette vieille voiture où j’ai chanté seule à tue-tête pendant tant d’étés d’affilée. Paros, pour t’emmener prendre un café sur la place principale de Lefkes, village niché parmi les montagnes pour mieux voir les pirates arriver, Lefkes où j’ai passé mes étés à jouer à cache-cache entre les maisons pendant que les adultes discutaient. Après avoir garé la voiture, il faut descendre l’avenue principale et ses dalles blanches, et aujourd’hui encore je pose ma main gauche sur le mur de la boulangerie, comme on nous disait de faire quand on était petits, pour sentir la chaleur du four à pain cuisant de l’autre côté. Paros pour t’emmener te tartiner d’argile sur la plage de Kalogeros, lézarder dans le plus simple appareil sur le sable des nudistes de Laggeri – même si les maillots sont tolérés, boire un café frappé au son des beats électro autour de la piscine de Punda, party beach populaire des nineties qui se repose sur ses lauriers. Paros pour Antiparos, sa petite soeur à vingt minutes de ferry, qu’on rejoint pour aller danser à La Luna toute la nuit, parler aux inconnus, et faire ses ablutions matinales dans l’eau salée. Paros pour les ruelles blanches de Naoussa et les dessins tracés à la craie, pour les mélodies qui sortent du Linardo du Santé, et surtout pour le Kosmos, repaire d’amis et valeur sûre de tes soirées enivrées. Naoussa pour l’odeur et le bruit, et pour les loukoumades qu’on engloutit à la fin de la nuit.
Repartir de Paros rassasiés, le ventre plein les yeux satisfaits, la peau dorée pleine de traces de sel. Paros, rendez-vous estival inratable, rituel annuel que j’ai répété à l’envi jusqu’à l’ennui, jusqu’à me promettre de ne plus jamais y remettre les pieds, pour y revenir inévitablement, pour y revenir avec toi et tout recommencer différemment, pour laver la lassitude et voir à travers tes yeux qui découvrent tout ça pour la première fois, des choses que je n’y avais pas vues avant.